Mes chers lecteurs, mes chères lectrices, voici mon blog construit essentiellement autour de mes oeuvres afin de partager et d'échanger avec vous. Vous aurez l'accès aux livres, aux reportages et interviews, radio ou TV, aux articles de presse, etc... Aussi, vous pourrez me demander des dédicaces. Alors à bientôt... Nedim Gürsel «On n’habite pas un pays, on habite une langue. Une patrie, c’est cela et rien d’autre. » (E.M. Cioran, Aveux et anathèmes). Blog créé par Zühal Türkkan Gürsel et Leyla-Gün Gürsel.

09 Dec

Un long été à Istanbul, éd. Gallimard NRF, 1980 et Collection L'Etrangère, 1991 et Collection L'Imaginaire, 2001.

Publié par Nedim GÜRSEL  - Catégories :  #Nouvelles

Prix de l'Académie de La Langue Turque (1976). Version française préfacée par Etiemble.
Prix de l'Académie de La Langue Turque (1976). Version française préfacée par Etiemble.
Prix de l'Académie de La Langue Turque (1976). Version française préfacée par Etiemble.
Prix de l'Académie de La Langue Turque (1976). Version française préfacée par Etiemble.
Prix de l'Académie de La Langue Turque (1976). Version française préfacée par Etiemble.

Prix de l'Académie de La Langue Turque (1976). Version française préfacée par Etiemble.

Résumé :

 

Deux de ses premiers livres ont été censurés par le régime militaire turc. Son premier récit Un long été à Istanbul, a été traduit en plusieurs langues et a obtenu, en 1976, la plus haute distinction littéraire turque, le prix de l’Académie de la langue turque. En 1981, après le coup d’État militaire, le livre a été accusé d’avoir diffamé l’armée turque.

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"Dans ce livre, j'ai parlé d'une période de répression qui s'était ouverte après le coup d'État militaire du 12 mars 1971. J'ai voulu décrire non seulement cette répression, mais également la proximité de la mort pour ma génération. Une génération qui voulait changer le monde, qui était révoltée, qui avait des idéaux, un but dans la vie. C'est dans l'action que cette génération voulait réaliser ce but. C'est d'ailleurs mon livre le plus politique. À l'époque, je croyais que la littérature pouvait changer quelque chose, qu'elle pouvait contribuer au changement de la société et des hommes. Maintenant, je ne suis pas aussi optimiste.»

Ce livre est l'occasion de réaffirmer la force de la mémoire et de la conscience de l'homme libre. Pour Nedim Gürsel, aucun bourreau ne parviendra à nous voler les souvenirs qui peuplent notre imaginaire, et qui nous empêchent d'abdiquer devant la fatalité.

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Littérature turque contemporaine

Les mots de l’exil

Entretien avec Jabbar Yassin Hussin

Nedim Gürsel

Publié le samedi 15 octobre 2005

C’est en publiant un long été à Istambul, en 1980, chez Gallimard, que le jeune écrivain turc Nedim Gürsel s’est fait connaître. Ce long récit est suivi de trois nouvelles qui le complètent, l’adoucissent et éclairent son ambiance sombre. A-t-il voulu montrer ainsi - de façon inconsciente peut-être - qu’il était aussi nouvelliste, partie prenante de cette tradition vivante de l’Orient ? Quinze ans après la publication d’un long été à Istambul, Nedim Gürsel, qui a dépassé maintenant la quarantaine, continue à écrire des nouvelles avec le même enthousiasme, le même élan.

JABBAR YASSIN HUSSIN : Nedim Gürsel, à travers ce que je sais de toi et à travers tes nombreux textes dans lesquels ta biographie laisse ses empreintes, il me semble que toutes les conditions ont été réunies, très tôt, pour que tu deviennes un écrivain. D’ailleurs, ton professeur, Etiemble, dans la préface d’un long été à Istanbul, l’avait exprimé : « l’heureux homme, l’écrivain-né ... »

NEDIM GÜRSEL : Oui, j’ai commencé à écrire très tôt. A publier aussi. A l’école primaire j’écrivais des poèmes épiques. Au lycée je me suis mis à écrire des nouvelles. Certaines d’entre elles ont été publiées dans des revues littéraires. Mais étais-je pour autant « écrivain ? ». je ne le crois pas. Il a fallu que je quitte Istanbul sans espoir d’y retourner un jour, et une fois en terre d’exil, séparé des miens et coupé de ma langue maternelle, il a fallu que j’erre fiévreusement de ville en ville pour comprendre le sens profond de ce que l’on appelle communément « l’écriture ». Ainsi, en ai-je parlé en ces termes dans (« Les mots de l’exil », un texte déjà ancien mais qui a le mérite de clore mon dernier recueil de nouvelles traduit en français : Le dernier tramway.

« Ecrire est une expérience qui isole. La feuille blanche exige la solitude, ce terrible recueillement à la clarté déserte d’une lampe qui donnait le vertige à Mallarmé. Celui-ci n’a pu surmonter l’épreuve qu’en écartant la lampe : « On n’écrit pas, lumineusement, sur champ obscur ». Et Kafka, qui n’était « rien que littérature » selon ses propres termes, parle à Felice d’un singulier projet : s’installer avec une lampe et ce qu’il faut pour écrire au cœur d’une vaste cave isolée. « On n’est jamais assez seul lorsqu’on écrit, dit-il, lorsqu’on écrit il n’y a jamais assez de silence autour de vous, la nuit est encore trop peu la nuit. »

Bien que j’habite Paris depuis près de vingt ans, j’ai l’impression d’habiter la cave où la lampe de Kafka reste toujours allumée. A vrai dire je n’habite pas une ville ni un pays, mais une langue. Le turc est ma cave où je suis dans l’écriture comme le noyau dans le fruit.

Ecrire est une forme d’existence pour moi et non ( « une partie de plaisir » comme le laisse entendre Etiemble. Peut-être suis-je un ( « écrivain-né », mais sûrement pas « l’heureux homme » dont il parle.

JABBAR YASSIN HUSSIN : Justement Un long été à Istambul est composé de plusieurs unités qui sont parfois indépendantes les unes des autres. De plus le roman est suivi de quatre nouvelles. Il est à la fois une longue nouvelle et un roman. Où commence la frontière entre le roman et la nouvelle ?

NEDIM GÜRSEL : Je ne pense pas qu’il existe des frontières infranchissables entre le roman et la nouvelle. En ce qui me concerne j’écris des textes plus ou moins longs, disons des « récits ». Un long été à Istanbul n’est pas un recueil de nouvelles à proprement parler, mais un livre dans lequel plusieurs récits se superposent et se complètent. Les mêmes personnages apparaissent dans des récits différents. Ainsi y a-t-il un fil conducteur même si le livre se présente au premier abord comme un recueil de nouvelles. Mais au premier abord seulement. Quant aux quatre textes de la seconde partie, on peut en effet parler de « véritables nouvelles ». J’ai essayé d’y décrire le monde de l’enfance. Mais qui dit l’enfance pour moi, dit aussi la grand-mère, une vieille dame paralytique, cloîtrée à la maison, telle que l’évoque « La cour ». Et puis c’est également une atmosphère où l’enfant vit dans la proximité des objets, la sécurité d’un univers clos opposé au monde infini. J’ai voulu dans ces nouvelles relater « le vert paradis des amours enfantines » pour citer Baudelaire. Et ce monde d’émerveillement et de sécurité à la fois, cette totalité lisse va, dans les ouvrages qui suivront, notamment dans La première femme, s’opposer au monde de la grande ville que l’adolescent-narrateur, ou l’écrivain en exil, adulte, découvre et reconnaît comme son territoire mais aussi comme un monde menaçant. C’est ainsi que je vois les choses par rapport à mon histoire. Pour résumer, je pense que la rupture avec le monde de l’enfance, le passage à l’âge adulte a été mal vécu et explique d’une certaine façon que le paradis de l’enfance réclame d’être réinventé par l’écriture et l’imaginaire.

JABBAR YASSIN HUSSIN : Tu es davantage préoccupé par la nouvelle. D’ailleurs tu l’as exprimé plusieurs fois. Ton effort à vouloir moderniser la nouvelle vient-il d’une volonté de rompre avec la tradition orientale., précisément turque, avec le conte, ou cela vient-il d’une influence de l’art de la nouvelle en Occident ?

NEDIM GÜRSEL : D’abord une constatation : la nouvelle est un genre littéraire à part entière et elle n’est pas boudée en Turquie, comme c’est le cas en France. Être auteur de nouvelles n’a rien de dévalorisant par rapport au roman. Nous avons des nouvellistes qui sont déjà devenus des (« classiques », comme Sabahaddine Ali et Sait Faik. Ce dernier qui m’a beaucoup influencé a été partiellement traduit en français. Je conseillerais vivement aux amateurs de nouvelle de lire son recueil Un point sur la carte.

Il est vrai que la nouvelle au sens moderne du terme comme d’ailleurs le roman - a été importée en Turquie. Les premiers nouvellistes turcs de la seconde moitié du 19e siècle prirent comme modèle la littérature occidentale, plus particulièrement la littérature française. Mais il existait chez nous comme dans la plupart des pays du Moyen-Orient, une tradition du récit et du conte populaire. Tout en essayant d’être « moderne », il m’arrive souvent de puiser dans cette source. L’Histoire de Mustafa le Solitaire et du peuplier qui figure dans Le dernier tramway est écrit à la manière d’un conte populaire. Si j’ai gardé dans le texte certains éléments du conte traditionnel, je n’ai pas hésité à situer le personnage dans un contexte moderne. Mustafa, le paysan anatolien par excellence, qui tombe amoureux d’un peuplier, s’affronte en réalité, dans une banlieue parisienne, aux forces du monde moderne.

JABBAR YASSIN HUSSIN : Tu es nouvelliste et romancier, mais cela ne t’empêche pas de pratiquer le concubinage avec la poésie. En attestent ta thèse universitaire sur Nazim Hikmet et Aragon et ta traduction de Léopold Sedar Senghor en langue turque, partni bien d’autres exemples. Cela vient-il d’une éducation purement orientale liée intimement à la poésie ou bien de la poétique intrinsèque de la nouvelle ?

NEDIM GÜRSEL : Des deux, je crois. En dépit de mes poèmes publiés dans des revues littéraires en Turquie, je ne me considère pas comme poète. Mais j’ai toujours essayé de créer dans mes nouvelles une atmosphère poétique.C’est peut-être pour cette raison que Claude Prévost a écrit ceci à propos de La première femme : « Nedim Gürsel est en train de devenir un grand prosateur, un maître de ce que l’on appelle, peut-être platement, la "prose poétique". Ce bref récit le confirme. Je disais que je n’ai presque pas écrit de poèmes, mais j’ai beaucoup écrit sur la poésie. La plupart de mes essais publiés en Turquie portent sur des poètes contemporains cornme Hikmet, Séferis, Rilke mais aussi Baudelaire et Rimbaud.

JABBAR YASSIN HUSSIN : Istanbul a une présence permanente dans ton œuvre. Pourtant tu es né en province et tu as découvert réellement Istanbul à l’âge de dix ans. Ensuite tu l’as quitté à vingt ans pour Poitiers, puis pour Paris plus tard. Comment peux-tu expliquer l’omniprésence de cette ville dans laquelle tu as vécu à peine dix ans.

NEDIM GÜRSEL : Dix ans, ce n’est pas peu pour une ville comme Istanbul. En exergue à La première femme dont le personnage principal est Istanbul, j’avais mis ces vers de Kavafis : « De nouveaux lieux tu n’en trouveras point / ni d’autres mers / la ville te suivra ».
Et la ville me suivit. J’ai vécu un peu plus de dix ans à Istanbul, c’est vrai. Mais je l’ai toujours porté en moi. je voudrais citer une fois de plus Kavafis, le grand poète grec originaire d’Istanbul : « Toujours à cette ville tu aboutiras / Quand à aller ailleurs - plus d’espoir - point de bateau pour toi, point de route / Comme tu as ruiné ta vie en ce petit recoin / sur toute la terre tu l’as aussi détruite ».

J’ai vécu à Istanbul, interne dans un lycée, le passage de l’adolescence à l’âge adulte. La première femme, qui est aussi un roman d’initiation, raconte cette période de ma vie.

C’est à Istanbul que j’ai eu vingt ans. Et je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie, selon la formule de Paul Nizan. Surtout si votre pays vit sous l’oppression et que les femmes sont inaccessibles... Mais je ne suis pas le seul écrivain qui ait parlé de la ville d’Istanbul dans ses livres. Nazim Hikmet dit dans un poème : « Deux choses ne s’oublient qu’avec la mort : « Le visage de notre mère et celui de notre ville ». Eh bien, Istanbul c’est ma ville, même si j’habite Paris depuis vingt ans déjà.

JABBAR YASSIN HUSSIN : Cela explique-t-il l’absence de la campagne dans ton œuvre, à l’opposé de Yachar Kemal qui est un écrivain de la terre ?

NEDIM GÜRSEL : Tout à fait. Je suis un homme de la ville. Et l’espace urbain occupe une place importante dans mes livres. Le narrateur du Dernier tramway erre d’une ville à l’autre, et parfois d’une femme à l’autre. Chaque rencontre féminine lui rappelle une ville. Dans un récit de voyage, Carnet de Bord, qui n’est pas encore traduit en français, je fais l’éloge des ports méditerranéens mais aussi des villes comme New York, Paris, Berlin, Rome et Moscou qui m’ont fasciné. L’intérêt que je porte sur les villes est étroitement lié à un souci littéraire. J’ai voulu contre-carrer l’influence du réalisme paysan qui domina la littérature turque contemporaine entre les années 50-70.

JABBAR YASSIN HUSSIN : Dans la plupart de tes nouvelles et de tes romans, nous trouvons une description détaillée des lieux que tu traverses. Comme si tu essayais d’immobiliser l’âme du lieu, de le clouer dans la mémoire. Y a-t-il une peur de l’oubli ? Ou est-ce l’exil ?

NEDIM GÜRSEL : L’exil est aujourd’hui un choix pour moi et non une contrainte comme ce fut le cas en 1971 et 1980, suite aux coups d’état militaire dont j’ai longuement parlé dans Un long été à Istanbul. Je vais en Turquie quand je veux et j’y vais très souvent. Mais comme dit le narrateur du Dernier tramway : « C’est triste, Istanbul n’est plus pour moi une ville où je retourne, mais où je vais. Comme Paris. je vais toujours quelque part, je ne reviens nulle part. » Le retour à Itaque n’est plus possible dans cette odyssée qui est la mienne. Alors reste un seul refuge : la langue turque. Mon attachement à ma langue maternelle est le seul espoir desurvie pour l’écrivain turc que je suis et que je reste. La peur de l’oubli... Bien sûr. « je ne peux pas mourir, celui qui meurt oublie », disait Aragon.

JABBAR YASSIN HUSSIN : Et les hôtels sont nombreux dans tes nouvelles comme si tu étais toujours un voyageur. Le dernier hôtel est l’Hôtel du désir.

NEDIM GÜRSEL : Ces dernières années J’ai beaucoup voyagé. je peux dire que j’ai passé une grande partie de ma jeunesse dans les hôtels. Je me suis souvent réveillé dans des chambres sordides que Nazim Hikmet qualifiait de « pays ennemi », au cours des voyages que j’entreprenais comme un « bateau ivre » ayant rompu ses amarres. Heureusement que je ne me réveillais pas toujours seul. A mes côtés il y avait de belles filles aux cheveux flamboyants, et devant moi des paysages dont je ne pouvais me rassasier. Maintenant je suis marié, j’ai une petite fille de trois mois. je voyage moins. Mais la nostalgie des chambres d’hôtel subsiste. Alors j’écris des textes comme Hôtel du désir.

JABBAR YASSIN HUSSIN : Comme nous venons parler du désir, la femme occupe une place prépondérante dans tes textes. Elle est changeante, multiple. Entre La première femme et Le dernier tramway, on la trouve tour à tour, mère, amante, bien aimée perdue. Il y a une nostalgie et une relation trouble dans cette relation à la femme, quelque chose de frustrant...

NEDIM GÜRSEL : Cela est lié en partie à l’exil, je crois. Le corps féminin se transforme alors en un lieu d’enracinement possible, en terre d’accueil. Mais il vous échappe toujours. D’où la relation que tu qualifies de « trouble », une sorte d’obsession. Mais cette obsession s’identifie souvent, et fort heureusement, à l’écriture, au projet d’un livre. Il y aussi les frustrations de mon adolescence, de l’internat, des nuits solitaires passées dans le dortoir à rêver des femmes et de Paris... Finalement tous ces rêves se sont réalisés un jour. je suis venu à Paris et c’est là que j’ai essayé de devenir un écrivain. C’est aussi à Paris, lors de mes études à La Sorbonne que j’ai rencontré des femmes, oui beaucoup de femmes. Maintenant « il n’en reste que du vent ! » comme dirait le poète. Mais tu sais que ce n’est pas tout à fait vrai.

JABBAR YASSIN HUSSIN : Parlons maintenant d’un autre sujet. Tu as étudié la langue française dans ton enfance auprès de ta mère qui parlait couramment cette langue, ensuite au lycée à Istanbul et enfin tu vis en France depuis vingt-cinq ans. Comment peux-tu évaluer l’influence de cette langue sur ton écriture ? Te sens-tu entre deux langues ? Ecris-tu avec une troisième langue ?

NEDIM GÜRSEL : Comme je l’ai déjà dit, je suis resté attaché à ma langue maternelle. je me considère donc comme un écrivain turc qui habite Paris. Mais je suis traversé dans ma vie quotidienne par la langue française qui me hante. Parfois, elle parvient à briser les murs de ma cave et déclenche dans mon écriture un mécanisme irréversible, une sorte de déchirure. Je n’arrive plus à maîtriser les règles de ma langue. je veux dire par là que la langue française, ce lieu d’exil par excellence, commence à structurer mes phrases, qu’elle bouleverse ma syntaxe alors que je continue d’écrire en turc. En fait, tu as raison. Il s’agit là d’une troisième langue, mais pas n’importe laquelle.

JABBAR YASSIN HUSSIN : Penses-tu un jour adopter complètement la langue française, la langue de l’exil avec tout ce que signifie le changement d’une langue maternelle vers une autre ?

NEDIM GÜRSEL : Il n’est pas facile pour moi de changer de langue, mais c’est possible. je voudrais répondre à ta question par deux anecdotes que j’ai racontées dans « Les mots de l’exil » qui est en fait le seul texte que j’ai osé rédiger directement en français, si l’on excepte les cinq cents pages de ma thèse oubliée au fond d’un tiroir et mes deux livres sur la littérature turque parus chez un petit éditeur parisien. Voilà les anecdotes : je me souviens encore de ce jour d’octobre où je suis allé signer mon premier contrat chez un grand éditeur parisien, « joyeux comme des enfants » selon l’expression de Yahya Kemal, le dernier poète ottoman, qui ne parlait certes pas des jeunes écrivains mais des cavaliers turcs traversant le Danube. C’était juste avant le coup d’Etat du 12 septembre 1980 et je décrivais comme par hasard dans mon premier livre enfin traduit en français une période de répression qui s’était ouverte après un autre coup d’état militaire, celui du 12 mars 1971. La personne qui m’avait reçu me demanda pourquoi je n’écrivais pas directement en français puisque je maîtrisais parfaitement cette langue. J’avoue être resté perplexe.

Pourquoi me posez-vous cette question ? lui demandai-je.

— Ça nous éviterait les frais de traduction, me répondit-il.

Malheureusement, depuis la publication d’Un long été à Istambul par cette « prestigieuse maison d’édition », je continue de coûter cher à mes éditeurs en France et je me demande parfois si je ne devrais pas un jour relever leur défi.

Quant à la seconde anecdote, la scène se passe cette fois à Vienne dans un congrès d’écrivains en exil. Pour souligner mon attachement au turc, je déclare que l’on ne peut changer de langue comme on change de femme, tout en sachant que j’aurais dû dire « chemise » au lieu de « femme ». Un écrivain ayant changé de langue mais jamais de femme proteste : « Vous êtes ici pour parler de votre expérience d’exilé et non de vos pratiques sexuelles ! Mais je vous comprends. Vous semblez défendre votre langue maternelle alors qu’en fait vous prêchez la polygamie de vos ancêtres qui ont assiégé deux fois cette ville ! »

Ce jour-là j’ai compris que, pour une fois, c’était moi l’assiégé et qu’il me fallait me défendre à tout prix par la langue de mes ancêtres.

JABBAR YASSIN HUSSIN : Les deux mondes, l’Orient et l’Occident, que tu connais de près, seront-ils un jour la source d’une œuvre qui les réunit ? Je fais ici allusion à ton dernier roman.

NEDIM GÜRSEL : C’est déjà fait puisque dans mon dernier livre, Le roman du Conquérant qui vient de paraître aux éditions du Seuil, j’ai longuement décrit le 15e siècle ottoman dans un style qui se veut « proustien ». Ceci ne m’a pas empêché, bien sûr, de pasticher les chroniqueurs ottomans de l’époque dont certains comme Asik Pacha et Toursoun Beg furent les témoins oculaires de la prise de Constantinople par les Turcs, ainsi que les chroniqueurs byzantins Ducas et Kritovoulos...

Entretien extrait de Brèves N° 50
© Atelier du Gué
Disponible à l’Atelier du Gué, 11300 Villelongue d’Aude.

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Les éditeurs de la revue Contre-feux remercient chaleureusement les écrivains Jabbar Yassin Hussin, Nedim Gürsel et l’Atelier du gué pour avoir rendu possible la reproduction de cet entretien sur lekti-ecriture.com.

Photo de Nédim Gürsel, © Ibrahim Ofiretmen

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